Emel - Ensenity


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Le deuxième album d'Emel Mathlouthi, Ensen, sorti il y a tout juste un an, était un vrai trésor d'originalité et d'abnégation. Le fruit d'un long travail de composition (certaines des chansons dataient de plus de 10 ans) et de production (impliquant notamment des collaborations avec Valgeir Sigurðsson et Johannes Berglund), mais aussi d'une longue errance financière avant de finir par sortir chez l'excellent label new-yorkais Partisan Records, cet album, tout entier chanté en arabe tunisien, s'est imposé comme l'une des plus grandes réussites musicales récentes, n'ayant pas à rougir de la comparaison avec Third, Hidden, ou encore Vulnicura (pour reprendre trois des albums qui ont définis l'inventivité pop des dix dernières années).


La perspective d'un album de remixes (ou de "reworks”) était donc une excellente nouvelle, d'autant plus au vu de l'excellent casting de producteurs présents sur cet Ensenity (dont le nom résulte du croisement entre le titre de l'album de 2017 et celui d'une chanson en anglais, "Insanity”, enregistrée durant les mêmes sessions et sortie depuis sur la compilation Philia – Artists Rise Against Islamophobia). Si certains des titres s'en sortent mieux que d'autres, la variété des styles représentés fait de cet Ensenity un compagnon de route de qualité à la perle sombre qu'est Ensen, apportant des éclairages intéressants sur chacune des chansons retravaillées.


L'album s'ouvre sur "Braitbek”, un inédit remixé par le co-producteur principal d'Emel sur Ensen et sur son prochain album prévu pour l'année prochaine), Amine Metani. Cette chanson est en fait une reprise d'un titre de Marcel Khalife, "قومي اطلعي عالبال ”("You Were On My Mind”), sur son album phare Ode to a homeland, titre qu'Emel interprète régulièrement en concert depuis des années, échangeant le oud de Khalife par un long drone faisant ressortir la beauté modale de la composition originale et la pureté de son chant, d'une manière qui rappelle Umayma El-Khalil dans l'opéra du même Marcel Khalife (avec Mahmoud Darwish), Ahmad el Arabi.


Emel, accompagnée d'Amine Metani, a présenté cette nouvelle version, beaucoup plus électronique et plus proche de l'esthétique de ce dernier (http://soundcloud.com/mettani), en live à la Gaîté Lyrique en octobre dernier, offrant une extraordinaire ouverture de concert, où le drone se transmue progressivement en un maelstrom de séquences hachées de basses et de beats souterrains. La version enregistrée sur Ensenity fait encore davantage la part belle aux manipulations numériques, jusqu'à la voix d'Emel, traitée électroniquement comme un instrument à part entière. On y perd sans doute en subtilité (et on se prend à rêver qu'Emel sorte un jour la version clean de cette reprise), mais on y gagne en intensité et en audace texturale.


Après cette pièce-maîtresse, qui compte comme une addition essentielle au catalogue d'Emel, le reste de l'album propose huit réinterprétations de titres d'Ensen. Un bon remix existe dans l'espace laissé ouvert par l'originale, et chacun vient ici l'utiliser à sa façon. Parmi les morceaux qui font forte impression, la chanson-titre, "Ensen Dhaif” est retravaillée par le producteur mexicain Cubenx, qui troque la dimension progressive de la chanson pour une accentuation de sa force tribale, avec de nouvelles percussions aussi puissantes que trébuchantes. Le producteur iranien Ash Koosha est quant à lui aux commandes pour le remix de "Kaddesh”, utilisant son esthétique glitch mélodique de manière à en changer complètement l'ordre harmonique.


Le duo marseillais Pandhora offre une brillante réinterprétation de "Shkun Ena”, sans doute le titre le plus puissant d'Ensen, incroyable composition en plusieurs parties juxtaposées, pleines d'espace et de subtilités harmoniques (comme l'a prouvé le formidable réarrangement des cordes lors de ce même concert à la Gaîté lyrique) et rythmiques. Leur remix en accentue la dimension percussive, tirant le morceau sur un version plus dance, tout en resserrant la progression harmonique en s'appuyant sur des motifs déjà présents dans l'originale.


Plus ambient, la travail de Muudra sur "Layem” en offre également une version plus resserrée, là où au contraire le duo Victoria+Jean transforme la dérive crépusculaire de "Fi Kolli Yawmen” en une impressionnante power-ballad et où le producteur américain Free the Robots transforme "Sallem” en une épopée trip hop que n'aurait pas reniée la bande de Beth Gibbons.


Seul titre d'Ensen à être remixé deux fois sur cet album, le surpuissant "Thamlathon” est embarqué dans deux directions distinctes, qui en illustrent des qualités différentes. Le remix de Karim Attoumane en accentue la dimension musique industrielle ; celui d'Agf/Delay en fait ressortir le côté plus expérimental, générant de nouvelles harmonies complexes et inattendues de toutes sortes d'objets sonores traités électroniquement.


Cet Ensenity documente les différentes facettes présentes dans la musique d'Emel, et dont Ensen a réalisé une synthèse d'une exigence inouïe. Cet album avait le mérite de pousser à fond dans une direction très personnelle, ce à quoi aucun album de remixes ne pourra jamais rendre justice, du fait de l'hétérogénéité qui le caractérise nécessairement. En accentuant certaines dimensions essentielles de la musique d'Emel, Ensenity confirme toutefois son importance sur la scène musicale actuelle, et ses développements possibles. On attend désormais avec impatience ce troisième album, nouvelle collaboration avec Amine Metani, annoncé comme "plus abstrait et atmosphérique" selon les mots mêmes d'Emel. Si Ensen était un disque aussi radical que libre, on ne peut que rêver de ce qu'apportera la suite.





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